Comment j’ai (mal) vécu mon internat

Le manque de rigueur :

Pour plaisanter, je racontais souvent que l’école et mes études ne m’avaient pas donné ce dont j’avais besoin. Car depuis les instituteurs de l’école primaire jusqu’à mes chefs de service, on me racontait toujours la même chose :

« Tu manques de Rigueur ».

S’est développée, martelée par des années de répétition, la croyance que je ne pouvais pas faire les choses de manière « organisée », que je ne pouvais pas être « carré », et chaque fois que l’on me disait qu’il fallait être rigoureux, je me disais que j’étais « sans espoir », et qu’il fallait faire différemment ou autre chose…

Je me disais, au cours de mes études, que peut-être je n’avais pas bien choisi ma voie : Pour la médecine, il faut de la rigueur. Si je n’avais pas fait médecine, peut être que j’aurais pu faire quelque chose de plus libre, travailler avec les mots, l’expression, la créativité. Peut être plutôt coach ou enseignant ?

Se noyer n’apprend pas à nager :

J’ai commencé mon internat en hôpital de jour d’oncologie digestive, où j’ai prescrit des chimiothérapies avec des protocoles déjà pré-établis pour des patients.

Le premier traitement que j’ai prescrit lors de mon internat était donc un « FOLFIRINOX », association de médicaments de chimiothérapie.

Autant vous dire que dans ma tête, ma responsabilité était grande. J’avais peur de faire les mauvais choix, peur de ne pas avoir vu une information importante, peur d’oublier ce qui est capital. Peur que, dans mon manque d’organisation et de rigueur, les patients en paient le prix.

J’avais peur de prendre la moindre décision et je reportais à plus tard les problèmes pour ne pas faire d’erreur.

Après plusieurs heures ou plusieurs jours, contre toute attente, la situation ne s’était pas améliorée d’elle même…

Je ressentais que mes chefs et mes co-internes voulaient être présents pour m’aider mais je ne me sentais pas aidé, et je me disais que j’étais pas normal, que les gens « normaux » réussissent habituellement…

On me conseillait de mieux nager alors que j’étais en train de me noyer, incapable d’entendre

Rentrant chez moi à plus de 20h00 chaque jour, je me disais :

  • Dans les premières semaines, que « je vais progresser », que « avec le temps ça va aller », « c’est dur mais c’est normal au début »… Je répétais des phrases prononcées par mes co-internes et chefs qui se voulaient bienveillants, mais que je ne croyais pas.
  • Et au cours du temps que je ne voulais pas y retourner demain, que de toutes façons ça ne servait à rien pour ma formation, et que « comme je suis dangereux il vaut mieux que j’arrête ».

Je remplissais mes heures libres avec des pizzas et des jeux vidéos, qui me permettaient de tenir sur le coup. Mais au final, cela ne me permettait pas de me sentir mieux à postériori, et même cela me montrait que je m’éloignait de ce que je voulais devenir.

Les rayons d’espoir dans l’enfer de l’hôpital :

Il y avait les externes. Des gens plus jeunes qui étaient là pour apprendre, et qui étaient un peu mes piliers pour me sentir bien malgré la charge de travail. Et malgré la permanente pensée que j’étais inefficace et mauvais.

Ces externes me permettaient de retrouver le sens et l’intérêt dans mes journées lors des moments où j’essayais de leur expliquer des concepts, des maladies. Là, au moins, je me sentais plus utile que lors des visites qui étaient trop lourdes pour moi. Et ils faisaient de leur mieux pour m’aider.

Parlons de natrémie…

Moi, à mon externe pendant une visite…

Et puis il y avait les patients, pour lesquels j’étais intéressé de leur vision des choses, de leurs ressentis et de ce qu’ils avaient à exprimer, particulièrement dans le service de gastroentérologie où les maladies dramatiques rendaient leur expérience poignante. Puisqu’ils avaient beaucoup de choses à dire, je me sentais utile à les écouter.

Les moments passés avec les externes et les patients me permettaient de résister à la pression

Dans tous ces moments qui me donnaient un peu d’espoir, mon travail de médecin n’avançait pas beaucoup et je payais le prix du temps que j’avais investi dans les moments qui me convenaient mieux.

Régulièrement, le soir, je me disais que si un jour j’arrête la médecine, je ferai de l’enseignement ou de l’accompagnement. Je regardais des vidéos sur le coaching ou sur la pédagogie…

Expériences difficiles et paroles assassines :

Perdu dans la difficulté de l’internat, j’avais demandé conseil à un de mes chefs de médecine ce que je devais faire pour progresser.

Une demi-heure de discussion pour me dire que « Si l’on n’est pas capable d’aligner des traitements avec des antécédents, il faut changer de métier », « Que de faire cardiologie, par exemple, est un bon moyen de ne pas se perdre, parce qu’il n’y a que 10 diagnostics », que je ne suis « pas le plus nul des internes, il y en a eu des pires » et que « L’internat c’est de l’auto-formation, quand on rentre chez soi il faut travailler ».

Après ces paroles méprisantes et pleine de dédain, je ne me sentais toujours pas aidé, et travailler mes cours pendant les soirées où j’étais épuisé ne m’apportait que peu de satisfaction…

Tellement que j’ai pris des « vacances » pendant lesquelles je me suis mis à lire de articles de médecine, persuadé que de toutes façon mes chefs et mes stages ne me permettraient pas de faire face.

Emploi du temps en vacances imaginé à ce moment pour régler mon problème : Mauvaise solution…

Je ne devais pas convenir non plus à mes chefs d’infectiologie. Lors des visites, la plupart ne me regardaient même pas quand ils me parlaient, cantonnés à la résolution des problèmes des patients.

Mes tentatives de blague n’étaient pas bienvenues, et plutôt de me dire directement ce qui n’allait pas, on préférait laisser certains de mes co-internes, témoins de discussions avec des chefs, me raconter que j’étais une personne à problème…

Il faut noter également que tous ces gens avaient eux aussi leurs difficultés, leurs pressions et ne sont probablement pas conscients de ce qu’ils dégageaient. J’étais incapable de voir leur point de vue du fait de mes propres problèmes.

En dehors de ces situations, les gens avaient plutôt une bonne opinion de moi, que je ne savais pas entendre le plus souvent.

Le premier changement notable :

Mon stage de réanimation (7ème semestre !) était un véritable changement dans ma philosophie.

Je me rendais compte tous les jours que j’étais à côté de la réalité, mais au lieu de simplement me dire que je n’arriverai pas à faire les choses, j’ai commencé à me concentrer sur les solutions. J’avais des chefs sécurisants, qui me montraient mes difficultés, mais avec lesquels je pouvais parler de mes ressentis sans crainte.

A ce moment, j’étais en train de lire un livre, « L’obstacle est le chemin » de Ryan Holliday.

J’en suis venu à la conclusion que le temps que je passais à me plaindre ou à me focaliser sur mon problème en me punissant d’insultes n’allait rien améliorer.

Petit à petit, j’ai essayé de mettre en place des solutions…

Apprendre plus de cours n’allait pas vraiment améliorer mes problèmes qui étaient plus de l’ordre de ce que je pensais et de ce que je ressentais.

Briser mes chaines :

Mon stage en biochimie métabolique (8ème semestre) et mes cours de DU de maladies métaboliques me plaisaient vraiment, et je retrouvais la biologie cellulaire, les enzymes et autres choses qui m’avaient passionné pendant les premières années de médecine.

Me voilà dans un champ vaste, où il faut beaucoup apprendre, et il faut penser à l’avenir, au poste : Publier, faire un M2, peut être même une thèse de science, et après on pourrait développer telle ou telle activité…

Les aléas de la vie m’ont fait remettre en question tous les plans de mon futur. Quand je pensais à ce que j’aimais, ce qui était important pour moi, ce que je souhaiterais si tout était possible… Et que je comparais avec ce que j’étais en train de faire de ma vie…

Pour faire ce constat, il faut un temps qui nous est rarement donné en médecine…

J’ai vu un décalage tel que j’ai changé de cap. La médecine ne m’offrait toujours pas ce dont j’avais besoin, et j’étais en train de réaliser une vie qui n’étais pas la mienne. Alors il était temps de changer, quelque soit le chemin parcouru dans la mauvaise direction, il faut savoir faire demi-tour… même si c’est dur.

Mon stage à Paris en médecine interne m’a donné un environnement professionnel unique, où je me sentais bien avec mes co-internes, mes chefs, les infirmières, les pathologies rencontrées. Et malgré cela j’aspirais à autre chose.

Mon dernier stage se passe, et je suis ailleurs. Je n’imprime pas vraiment ce que l’on me dit malgré la charge de travail plus légère et les chefs compréhensifs et bienveillants qui essaient de m’apprendre des choses. Je me concentre sur la réalisation de ma thèse, qui sonnera pour moi comme une libération.

Le calme après la tempête :

Après mon internat, malgré le fait que j’avais décidé de faire autre chose, il y a besoin de médecins partout et il faut avoir un peu d’argent pour développer ses projets.

Ayant peur de me lancer en tant que « médecin sénior » dans un service de pathologies aigues et de ne pas réussir à gérer, je prends un contrat en SSR gériatrique dans un petit village qui m’accueille avec bienveillance et grande hospitalité.

Je me rends compte alors que, n’ayant plus de compte à rendre qu’à moi même, les décisions sont toujours un peu stressantes, surtout que c’est la première fois que je suis mon propre chef.

Je commence doucement, puis quand c’est bon je passe à la difficulté supérieure

Mais je me rend compte que tout se passe bien.

Quand je ne sais pas quelque chose, je regarde sur internet les recommandations. La pratique est faite d’incertitudes mais on a les ressources pour les compenser. On peut discuter avec les collègues pour avoir leur point de vue, ils savent ou ne savent pas, ce n’est pas un problème, on trouvera la solution. Quelquefois, le week-end, je me prends 2 heures pour réviser un point qui me pose problème.

Je finis mes journées et ma liste est cochée en entier, je la jette à la poubelle sans la recopier avant, pour la première fois depuis le début de mon internat.

Je me décide à travailler dans un service « aigu », et là aussi, tout se passe bien. Les collègues médecins, les collègues IDE et les patients me renvoient une image positives de ce que je fais et de mes actions.

Jamais je n’aurais pensé que je pourrais arriver là où je suis arrivé !

Les étiquettes que l’on peut mettre sur notre tête, à tous.

En conclusion :

  • Tout ce que je me suis dit pendant 20 ans, concernant le fait d’être nul, de ne pas pouvoir réussir, de ne pas être normal, de ne pas pouvoir être organisé était faux.
  • Si je devais refaire mon internat, je passerais plus de temps à me reposer et à décompresser avec des activités que je serais fier de réaliser. Je chercherais à faire les choses une par une pour ne pas me « noyer ».
  • Je me suis engagé dans des études sans en comprendre a priori ce qui était important pour moi. Je suis allé dans le sens de valeurs qui n’étaient pas les miennes.
  • Les moments que j’ai préférés sont des moments où je n’avait pas ma casquette de « médecin » mais celle d’un « enseignant » ou « interlocuteur »

Une réflexion sur “Comment j’ai (mal) vécu mon internat”

  1. Bonjour, je me reconnais beaucoup dans ton témoignage.
    Médecine était pour moi un rêve de « gamine ». Je ne me voyais pas faire autre chose, c’était inconcevable.
    Aujourd’hui, si je pouvais parler à la jeune fille que j’étais à 18 ans, je lui demanderai si elle a bien réfléchi et si elle connaît vraiment tous les tenants et les aboutissants des études qu’elle s’apprête à démarrer. Elle ne m’écouterait certainement pas soit dit en passant haha.
    Je crois que je regrette d’avoir choisi cette voie. La désillusion est si brutale.
    Comme toi j’en tire parfois des moments de joie et c’est à ceux là que je me raccroche. Mais la plupart du temps je me sens juste mal, pas à ma place, nulle, stupide même.
    Le poids des responsabilités est énorme et je ne pense pas avoir les épaules pour les assumer.
    Les commentaires et évaluations positives à mon égard au cours de mes stages me semblent complètement fous tant ils sont éloignés de la perception que j’ai de moi même en tant que médecin.
    Je n’ai pas le temps de développer certains loisirs, je ne mène pas la vie que je voudrais avoir à 26 ans. Je passe mon temps en stage ou au volant de ma voiture pour aller à des stages plus éloignés de chez moi les uns que les autres (classement ECN oblige, je ne choisis qu’après les 2/3 des gens de ma promotion…).
    Le travail parallèle qu’impose la réalisation d’une thèse et d’un mémoire est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
    J’essaie de croire qu’il y aura des jours meilleurs, plus tard, quand je changerai de stage ou bien encore plus tard, quand je serai installée. Mais j’en doute tellement au fond.
    Merci pour ton témoignage qui m’a fait me sentir moins seule, et désolée pour ce déballage de vie de ma part. Ça m’a fait du bien de poser des mots là dessus.
    J’espère que tout va bien pour le mieux pour toi à présent et que tu es épanoui dans tous les champs de ton existence.

    Gwen

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